dimanche 2 décembre 2012

605. Le hussard sur le toit

Le hussard sur le toit
Jean Giono
Folio Plus

Le petit vitrail commença à transmettre par le tremblement de ses verres dans leurs cercles de plomb une sorte d'agitation qui bougeait dans les profondeurs de l'église. Les grandes portes sur lesquelles ont avait vainement frappé la veille s'ouvrirent. Angelo vit s'aligner sur la place des enfants vêtus de blanc et qui portaient des bannières. Les portes des maisons commencèrent à souffler quelques femmes noires comme des fourmis. D'autres venaient par les rues qu'il voyait en enfilade. Au bout d'un moment, en tout et pour tout, ils devaient être une cinquantaine, y compris trois prêtres recouverts de carapaces dorées qui attendaient. La procession se mit en marche en silence. La cloche sonna longtemps ses coups espacés. Enfin, les bannières blanches apparurent sous les amandiers gris, puis les carapaces qui, malgré l'éloignement, restèrent dorées, puis les fourmis noires. Mais, pendant que tous ces petits insectes gravissaient lentement le tertre, le soleil se leva d'un bond. Il saisit le ciel et fit crouler en avalanche des plâtres, des farines qu'il se mit à pétrir avec ses longs rayons sans iris. Tout disparut dans cet orage éblouissant de blancheur. Il ne resta plus que la cloche qui continua à sonner à grands hoquets ; puis elle se tut.

J'ai déjà un peu parlé de ce livre, ici et ici.

Le fait est que c'est l'un de mes livres préférés, de ceux que je relis régulièrement avec à chaque fois des surprises. Il faut aimer les descriptions, cependant, et avoir le coeur bien accroché -- il s'agit quand même de la description d'une épidémie de choléra dans la Provence du 19ème siècle.

Le personnage principal, Angelo Pardi, porte le livre à lui tout seul, et c'est l'une des meilleures études de "héros" que j'aie jamais vu -- sans aucune emphase et au contraire avec un second degré assez génial de la part de l'auteur. Le personnage féminin, ceci dit, est tout aussi attachant, même si elle a moins de place dans le livre (parce qu'elle arrive plus tard, non parce qu'elle a un rôle secondaire ou moins d'importance).

Et comme en témoigne le passage ci-dessus, c'est écrit de manière parfaitement extraordinaire ; à lire un jour gris et froid, pour mieux apprécier les mille et une façons de décrire la chaleur et le soleil.

dimanche 25 novembre 2012

604. 10 Signes de l'obsession littéraire

- On se met à penser -- voire à parler -- dans le style du livre qu'on lit.
- On fait des recherches compulsives sur... tout : l'auteur, la période (en cas de livre historique), les citations, les allusions dans le livre, les allusions au livre, les personnages, le pays -- tout. On lit d'autres livres, on cherche des films, on écoute de la musique. Un peu comme une pierre jetée dans l'eau ; et la connaissance s'étend ainsi, en cercles concentriques.
- On se dit -- dans les cas extrêmes -- qu'on appellerait bien ses enfants comme tel ou tel personnage.
- On ne veut plus rien lire d'autre. Il m'est arrivé (c'est rare, mais tout de même) de recommencer un livre au début à peine la dernière page terminée.
- On aurait voulu l'écrire, ce livre. En même temps, il est si délicieux de le lire !
- On tombe un peu amoureuse de tel ou tel personnage.
- La vie réelle ne le semble plus tant ; désormais, ce sont l'histoire et les signes marqués sur le papier qui palpitent.
- On se dit "je finis ce chapitre et je dors" à chaque chapitre, et on lève le nez, surprise, quand l'aube pointe à travers les volets.
- On fait des pélerinages littéraires sur le lieu d'une intrigue ou bien là où vivait l'auteur (j'aimerais signaler ici que j'adorais le Louvre et les Tuileries avant de lire A Place of Greater Safety).
- Il faut une petite période d'adaptation, de vide, avant de se replonger dans un autre ouvrage, un autre auteur.
- On essaie de faire d'autres convertis, avec zèle.

dimanche 18 novembre 2012

603. Choses délicates

Une toile d'araignée où perle la rosée -- Le Journal d'Izumi Shikibu -- Un pétale de fleur -- Annoncer une nouvelle désagréable à quelqu'un qu'on apprécie -- Le coin externe de l'oeil -- Broder des perles -- Un ruban de dentelle -- L'arôme d'une tasse de Darjeeling Himalaya Black Magic -- Restituer toutes les nuances d'un texte que l'on traduit -- La membrane qui tapisse une coquille d'oeuf -- L'équilibre entre les êtres -- Une tenue parfaitement choisie, jusqu'au bijou qui la termine -- L'oreille d'un chat.

dimanche 11 novembre 2012

602. Choses du sommeil

Prendre une douche et se glisser juste après dans des draps lavés de frais et bien repassés -- Le moment où l'on s'endort est parfaitement délicieux ; avant de lâcher prise, quand on s'enfonce dans des flocons de sommeil, et que plus rien ne compte -- Se réveiller naturellement, avec le soleil qui filtre au travers des volets -- On a un gros souci ; on s'endort malgré tout, on ne rêve de rien ; au matin, pendant une fraction de seconde, un battement de coeur, on est cette personne pour qui tout va bien - puis la réalité nous rattrape -- Parfois l'insomnie est intéressante ; on est tout seul ; on se dit que sans nous pour veiller, le monde ne tournerait pas -- Un lit où quelqu'un vous attend -- Poser son livre, éteindre la lampe et se retourner -- Il faudrait écrire une ode à la gloire des bouillottes durant les nuits d'hiver (mais elles rendent le lever bien difficile) -- Un dimanche, se réveiller, lire un peu, grignoter un biscuit, et puis se rendormir -- Dormir quand on a beaucoup de fièvre : on fait des rêves qui dépassent en étrangeté tout ce qu'on a rêvé auparavant - a-t-on vraiment rêvé d'ailleurs, et est-on désormais éveillé ? -- Les lits américains, gigantesques, avec quatre oreillers que l'on peut disposer à sa guise -- Un édredon bleu de roi.

dimanche 4 novembre 2012

601. Fleurs

Les tulipes, quand elles sont encore en boutons bien serrés, et blanches, presque vertes -- N'importe quel arbre en fleur au printemps, à l'exception du magnolia -- La gentiane -- L'iris pour le parfum qu'on en extrait -- La gloire du matin (asagao en japonais) -- La violette -- Les hydrangéas (qui je crois est juste un mot légèrement moins moche pour "hortensias"), mais uniquement ceux qui ont des couleurs un peu passées, comme du vieux parchemin ou des ailes d'insectes fanées -- Les fleurs des champs quand elles sont très nombreuses -- Avant j'aimais beaucoup les roses, mais ça m'a passé ; désormais, c'est la pivoine que je préfère, surtout en anglais : peony.

lundi 29 octobre 2012

600. Du changement

Les choses ne bougent plus beaucoup, par ici, hein ?

Je me rends compte que j'ai de plus en plus de mal à écrire jour après jour ; il faut que je me force pour sortir les petits "haiku" du quotidien, et tout ça semble très... mécanique et de moins en moins intéressant. Ce qui n'était absolument pas le but au départ.

Mais ! Ce blog dure depuis bientôt cinq ans, bien plus que ce que je pensais, et j'y suis profondément attachée. Je ne veux pas abandonner tout ça -- d'autant que l'envie d'écrire demeure --, mais je ne veux pas non plus m'en dégoûter.

Je pense donc passer à une sorte de nouvelle formule. Je vais essayer d'écrire une fois par semaine, le dimanche : ainsi je suis plus libre le reste de la semaine (parce qu'il y a quand même la vie professionnelle, par ailleurs...) mais j'ai tout de même une "obligation" d'alimenter le site.

En termes de contenu, je pense que je me concentrerai plus sur les listes et peut-être des choses plus conséquentes de temps à autre ; plus de comptes-rendus de lecture également je pense et peut-être -- peut-être ! -- plus de photos (enfin ça, ça reste à voir...).

Bref voilà. Des publications moins nombreuses mais plus réfléchies, c'est le but !

A dimanche...

mardi 16 octobre 2012

599. The Buddha in the Attic

The Buddha in the Attic
Julie Otsuka
Anchor Books

One by one all the old words we had taught them began to disappear from their heads. They forgot the names of the flowers in Japanese. They forgot the names of the colors. They forgot the names of the fox god and the thunder god and the god of poverty, whom we could never escape. No matter how long we live in this country they'll never let us buy land. They forgot the name of the water goddess, Mizu Gami, who protected our rivers and streams and insisted that we keep our wells clean. They forgot the words for snow-light and bell cricket and fleeing in the night. They forgot what to say at the altar to our dead ancestors, who watched over us night and day. They forgot how to count. They forgot how to pray. They spent their days now living in the new language, whose twenty-six letters still eluded us though we had been in America for years.

Un tout petit livre qui raconte l'immigration japonaise aux Etats-Unis depuis l'arrivée des "mariées de papier", au début du 20ème siècle, à la déportation massive dans des camps lors de la Deuxième guerre mondiale ; une sorte de passage en revue des issei et nissei -- immigrés de première et deuxième génération. Je ne connaissais pas du tout cet épisode de l'histoire japonaise ; c'est un bon moyen d'en avoir un aperçu, mais pas plus.

Evidemment que de telles choses sont indescriptibles, difficiles à aborder et ainsi de suite, mais je pense que le sujet mérite un peu plus de substance. Pas forcément des tomes et des tomes remplis de faits et de chiffres : un peu plus d'émotion ? A moins que l'auteur n'ait mis trop de choses dans un si petit format, le voyage, l'acclimatation, les maris, les enfants, le racisme, la guerre, la déportation... C'est trop, on n'a pas le temps de tout assimiler.

Peut-être est-ce dû au mode narratif, également : tout du long, on a ces énumérations à la première personne du singulier. C'est très intéressant -- on progresse par minuscules incréments, mais on progresse. On a à la fois une impression d'intimité et de détachement clinique, ça fourmille et ça foisonne. Je vois bien où l'auteur veut en venir, et en quoi cette écriture remplit son objectif -- mais en fin de compte, on reste bizarrement en dehors du récit.

Ou peut-être bien que je suis passée complètement à côté du bouquin. En tout cas, par bien des aspects, c'est le contraire de Au Japon ceux qui s'aiment ne disent pas je t'aime.